Via Alpina opus 4: la grande traversée des Alpes

par Julien DEFOIS
crête des gittes gr 5 beaufortain

Julien Defois nous partage sa quatrième partie de sa traversée à pieds de l’arc alpin: la grande traversée des Alpes françaises sur le GR 5.

Retrouvez ses étapes précédentes:

la Via Alpina de la Slovénie aux Dolomites :

La Via Alpina des Dolomites à la Suisse :

la Via Alpina suisse :

Informations pour préparer la Grande Traversée des Alpes

col d'anterne via alpina
Col d’Anterne

Date :

Du 20 au 24 août et du 2 au 15 septembre 2020

Lieu :

France, Suisse, Italie

Comment s’y rendre :

Le GR 5 commence à Saint Gingolf à la frontière franco-suisse ou à Thonon les bains. A Thonon vous trouverez une gare SNCF. Il existe des bus entre Thonon et Saint Gingolf mais je n’ai pas trouvé les horaires. Vous pouvez arriver à Saint Gingolf en bateau depuis la Suisse : c’est très beau et c’est classe ! Pour rejoindre Lausanne, d’où partent les bateaux, prenez le train jusqu’à Genève et une correspondance ensuite. L’avion est également une option pour arriver à Genève.

Maljasset tour du chambeyron

Arrivés à la mer, vous pourrez prendre le train à Menton ou Nice selon que vous finissiez sur le GR 52 ou le GR 5. A Nice, l’aéroport vous permettra de décoller vers votre prochaine destination ou votre maison en profitant de la vue sur les montagnes.

Participant :

Julien 41 ans. J’habite pas loin de Toulouse. Je connais bien les Pyrénées alors quand je veux j’aime aller visiter les montagnes du monde à pieds ou à skis. J’ai un gros coup de cœur pour la rando longue distance.

Comment se nourrir sur la traversée des Alpes

L’article de Marion SABY de Mangeons Sport sur la nutrition en Trekking est à lire pour bien se nourrir en grande randonnée itinérante :

Où dormir sur la traversée des Alpes :

Camping plus ou moins sauvage

Sous les étoiles ou dans votre tente ! Cela donne le maximum de liberté. Le camping sauvage est bien toléré en France en comparaison des autres pays que j’avais traversés avant. Il vous faudra être plus vigilants dans les réserves et les parcs nationaux qui ont des règles plus restrictives. C’est surtout le cas en Vanoise où vous ne pouvez dormir qu’à proximité de certains refuges et moyennant une contribution de 5€. Pour ce prix, certains gardiens vous laisseront accéder aux sanitaires, à la salle et la cuisine hors sac. J’ai fait étape au refuge de la Leisse, l’accueil était bon mais les emplacements limités : mieux vaut ne pas arriver en fin de journée !

épilobes

Les refuges sont nombreux tout au long du chemin, tout comme les gîtes et les campings dans les villages : vous pourrez dormir au chaud et au sec tous les soirs sur le GR 5.

Les hébergements

En dehors du camping sauvage pur, j’ai dormi (ou presque!) dans les lieux suivants :

Auberge de Chaupalin (sur la portion suisse du GR 5) : super accueil, pour 2€ on peut poser la tente et accéder à la salle de bain. Et les propriétaires sont vraiment très gentils et accueillants.

Refuge Alfred Wills :j’ai dormi à côté du refuge qui est l’un des meilleurs pour la gentillesse de l’accueil et la qualité des repas.

Camping l’Eden de la Vanoise à Landry : tout confort, rien à redire.

Refuge de Fond D’aussois : un établissement confortable, bonne nourriture et douche chaude !

Refuge du Thabor : un des meilleurs refuges (le meilleur?) concernant l’accueil et la nourriture.

Rifugio I Re Magi : il est en France mais on se croirait en Italie. Dépaysement garanti, menu gargantuesque à prix raisonnable.

Camping municipal de la Lame à Névache : tout simple mais bien situé.

Refuge des Fonts de Cervières : hors GR 5 et Via Alpina, il est situé sur le tour du Queyras. Accueil très sympa.

Camping municipal de Ceillac : simple mais efficace, on y retrouve beaucoup de randonneurs du GR 5.

Refuge de Chambeyron : situé hors GR 5 et Via Alpina, dans un cadre grandiose.

Gîte d’étape de Larche : encore un lieu à ne pas rater pour la gentillesse des hôtes et la super qualité des repas.

Camping municipal de Saint Etinne de Tinée : confortable, avec un grand bassin pour vous baigner après la rando !

Refuge de Longon : la déception, n’accepte pas (pour des raisons qui ne tiennent pas la route) les campeurs, prix très élevés, pas d’option végé (mais c’est pas un problème pour tout le monde!). Je n’y ai pas dormi.

Gîte d’étape communal d’Utelle : sommaire mais l’essentiel y est !

Où manger et se ravitailler

Il y a une grande différence si on est en pleine saison ou si on randonne en juin ou septembre, surtout dans les Alpes du sud.

Vous trouverez des supermarchés dans les villes importantes et des boulangeries plus fréquemment.

Passé le col de vallée étroite, les ravitaillements deviennent plus difficiles en septembre. A Montgenèvre, tous les commerces alimentaires étaient fermés. C’était la même chose à Larche. A Saint Etienne de Tinée ils restent ouverts car le village est habité à l’année et vivant. Par contre à Auron, il faut se renseigner car les commerces peuvent fermer à la mi septembre.

On peut trouver du fromage d’alpage :

  • aux chalets de bise
  • à l’alpage du Riutort, non loin du refuge du roc de la pêche (GR 55)au parking du Lavoir, au dessus de Valfréjus
  • Ceillac
  • au refuge de Longon

Deux adresses que je recommande :

  • la coopérative laitière SICA de Bourg Saint Maurice que l’on rejoint avec un petit voyage en train ou en stop depuis Landry : le Beaufort d’été est délicieux et très bon marché.
  • la boulangerie du Cristol à Névache : 100% bio, tout donne envie d’être gouté ! Coup de cœur pour le pain aux noix, la tarte aux myrtilles et les viennoiseries. Bien se renseigner sur les horaires hors saison
via alpina stage R125 modane granges de la vallée étroite

Caractéristiques du GR 5

GR 5 ou Via Alpina?

J’ai principalement randonné sur le GR 5 avec des variantes détaillées plus bas. J’ai également suivi quelques portions de la Via Alpina que je parcourais depuis la Slovénie. Le GR 5 me semblait plus intéressant que la Via Alpina en France, car je voulais me concentrer sur la découverte des massifs nationaux : la Via Alpina serpente beaucoup plus entre la France, l’Italie et la Suisse.

La Via Alpina est un réseau de sentiers qui connectent les Alpes.

Le principal itinéraire, le rouge, part de Trieste et traverse tous les pays de l’arc alpin jusqu’à Monaco en 161 étapes. D’autres itinéraires proposent des alternatives mais sont d’une manière ou d’une autre connectées à la Via Alpina rouge.

L’itinéraire jaune, que j’ai suivi, part de Trieste et traverse les Alpes italiennes en direction des Dolomites où il s’attarde assez longuement. Il monte ensuite vers le nord à travers l’Autriche pour rejoindre le tracé rouge en Allemagne, sur 40 étapes.

L’itinéraire violet se sépare de la Via Alpina rouge au nord du Triglav. Il fait un grand crochet dans les montagnes autrichiennes et passe aussi par l’Allemagne (66 étapes).

L’itinéraire bleu quitte le tracé rouge au sud de l’Oberland suisse et passe l’essentiel de son temps en Italie. Il revient en France à Larche, suit le GR 5 avant de rejoindre le tracé rouge à Sospel (61 étapes).

L’itinéraire vert traverse la Suisse d’est en ouest. C’est un chemin très connu en pays helvétique et aussi fréquenté (20 étapes).

sigle de la via alpina

Le GR 5 fait environ 600km pour 30000m de dénivelé dans sa partie alpine. Il commence bien plus au nord, dans les Pays Bas. Il s’achève à Nice.

Les variantes du GR 5

Son tracé peut être agrémenté de variantes très intéressantes, parfois bien plus belles que l’itinéraire normal. J’aurais envie de vous dire : faites-les tous !En voici une liste non exhaustive :

Variantes en Savoie et Haute Savoie

Départ de Thonon les Bains : je ne l’ai pas fait, mais d’après ce que j’ai vu ça a l’air aussi beau sinon plus que le départ de Saint Gingolf. C’est plus long par contre.

Le col du Tricot et le hameau de Miage, variante depuis le col de la Voza jusqu’aux Contamines. Superbe, bien plus alpin que l’itinéraire normal, avec une belle vue sur le glacier de Bionnassay, la passerelle suspendue et les chalets de Miage.

glacier de Bionnassay variante GR 5
Lever de soleil sur le glacier de Bionnassay

La Vanoise : il faut absolument prendre une variante (c’est que mon avis vous faites ce que vous voulez hein!). De Tignes, le GR 5 suit majoritairement la route jusqu’au col de l’Iseran et reste relativement bas jusqu’au refuge de Plan du lac. Je ne vois aucun intérêt à cette section. De Tignes, il vaut mieux suivre le GR 55 au moins jusqu’au pont de Croé Vie, entre le refuge de plan du Lac et celui de la Leisse. Ensuite, soit vous prenez le GR 5 jusqu’à Modane, soit vous suivez le GR 55 jusqu’au col de la Vanoise. De là, une autre alternative s’offre : soit un itinéraire d’altitude qui passe par le refuge de la Valette, soit le GR 55 par le fond de la vallée. Ensuite vous pouvez continuer en altitude par les cols d’Aussois et de la Masse ou bien passer par le très beau col de Chavière.

Le Mont Thabor : situé à 2 ou 3h de marche du col de la vallée étroite, c’est un superbe sommet avec une vue imprenable.

Mont Thabor
Descente du Mont Thabor
Variantes dans les Hautes Alpes

GR5 vs GR 5C : le GR 5 C mène assez directement à Briançon, c’est un bel itinéraire qui offre des vues magnifiques sur les Ecrins ; vous pouvez rester en crête après le portail du Cristol ou bien passer par un chemin plus bas. Le GR 5 suit aussi une très belle route, plus sauvage jusqu’à la station de Montgenèvre, où là ça n’est plus sauvage du tout. Les plus courageux iront visiter le Mont Chaberton à plus de 3000m, qui abrite une ancienne position d’artillerie italienne avec de nombreuses galeries à explorer. La redescente vers Briançon est plus que longue, mais un bus peut abréger vos souffrances.

Variante maison : de Montgenèvre, j’ai continué dans la station plein sud jusqu’à un col à côté du sommet du Gondran, j’ai ensuite rejoint les fonts de Cervières, puis le superbe col de Péas et Château Queyras où j’ai retrouvé le GR 5. Le fond de la vallée de Cervières est bitumé mais cette vallée est magnifique et je n’ai pas regretté mon choix.

De Ceillac, rejoindre le val d’Escreins par le pas du Curé et le col de la colette verte. Ils sont défendus par des pentes assez raides, mais les paysages sont fabuleux et très sauvages. Ensuite col des Houerts puis retour sur le GR 5 en suivant le GRP Tour de la Font Sancte. Selon moi bien plus beau que le col Girardin.

col de la colette verte GR 5 variante
Col de la colette verte
Variantes dans les Alpes de Haute Provence et les Alpes Maritimes

Le tour du Chambeyron : soit de Maljasset en suivant le GRP Tour du Chambeyron soit du parking des Houerts en suivant le sentier du torrent de Chillol, puis le vallon de Chillol jusqu’au lac Marinet où on retrouve le GRP Tour du Chambeyron. Ensuite passer en Italie par le col Marinet. Le GRP traverse les cols de Ciaslaras, de l’Infernetto et de la Gypière où il retrouve la France. Les deux premiers cols sont raides à la montée dans ce sens. Du refuge de Chambeyron, rejoindre le GR 5 par le pas de la Couleta. Une variante fabuleuse qui vous laissera sûrement un excellent souvenir. A ne pas rater au même titre que le col du Tricot ou une variante dans la Vanoise.

Les lacs de Vens : en descendant du pas de la Cavale (après le lac du Lauzanier), birfurquez vers le sud est en direction du Pas de Morgon par le vallon de la Cabane. Passez le col de fer et le collet de Tortisse puis profitez des lacs de Vens. Pour rejoindre Saint Etienne de Tinée, montez au lac de Babarottes puis sur la crête éponyme et descendez sur le village.

GR 5 vs GR 52 : le GR 5 est plus direct, le GR 52 reste plus longtemps en montagne, est plus sauvage et traverse la vallée des Merveilles. L’arrivée sur Nice par le GR 5 est interminable, tandis que sur le GR 52 la descente sur Menton est très directe. Beaucoup d’arguments en faveur du GR 52 !

Mes étapes de la grande traversée des Alpes :

  • 1 Saint Gingolf – Refuge de Bise
  • 2 Refuge de Bise – Auberge de Chaupalin
  • 3 Auberge de Chaupalin – Refuge Alfred Wills
  • 4 Refuge Alfred Wills – Col de la Voza
  • 5 Col de la Voza -les Contamines
  • (pause de 8 jours pour aller travailler)
  • 6 Les Contamines – Col du Bonhomme
  • 7 Col du Bonhomme – Landry
  • 8 Landry – Refuge de la Leisse
  • 9 Refuge de la Leisse – Refuge de Fond d’Aussois
  • 10 Refuge de Fond d’Aussois – Refuge I Re Magi
  • 11 Refuge I Re Magi – Briançon, retour en stop à Névache
  • 12 Plampinet – Les font des Cervières
  • 13 Les fonts de Cervières – Ceillac
  • 14 Ceillac – Refuge de Chambeyron
  • 15 Refuge de Chambeyron – Larche
  • 16 Larche – Saint Etienne de Tinée
  • 17 Saint Etienne de Tinée – Rougios
  • 18 Rougios – Utelle
  • 19 Utelle – Nice
col de la croix du bonhomme GR 5
Col de la Croix du Bonhomme

Quoi d’autres dans les environs

Ceux qui cherchent un équivalent alpin à la Haute Route des Pyrénées (HRP) peuvent trouver leur bonheur avec Trans’Alpes, un itinéraire bâti dans le même esprit que la HRP en 41 étapes, sans techniques d’alpinisme et avec un hébergement à chaque étape.

Autres expériences sur la Via Alpina et la Grande Traversée des Alpes

Pour ceux qui recherchent une expérience un peu moins longue, cet article relate la Grande Traversée du Mercantour.

Bibliographie

Un livre raconte la traversée de la Via Alpina : Via Alpina, 2500km d’une mer à l’autre, de Vincent Tornay, édition Rossolis.

Les topos guides édités par la FFRP peuvent être utiles, si vous n’avez pas peur de leur poids.

Un autre topo guide qui contient toutes les étapes est proposé par Suisse Itinérance.

Liens internet 

Le site officiel de la GTA permet de bien organiser son parcours. Il vous donnera toutes les informations nécessaires pour préparer votre grande traversée des Alpes.

Un documentaire réalisé par la RTS (lien vers le 1er épisode) raconte le périple de 10 randonneurs sur le GR 5, en 4 épisodes. Très touchant, humain, juste et sensible : mon documentaire préféré sur le GR 5 !

Je recommande vivement le site de la Via Alpina, très bien fait et plein d’informations pratiques pour préparer son itinéraire. Vous pouvez composer votre topo guide et téléchargez une trace gpx de votre itinéraire.

Je me suis aussi aidé du blog de ce randonneur qui a suivi à peu près le même itinéraire que moi, en sens inverse.

J’ai beaucoup aimé le film de Matthieu Chambaud qui raconte sa Via Alpina et les rencontres qu’il a faites sur le chemin : Via Alpina, l’envers du Chemin.

Tous ces sites m’ont permis de rêver mon chemin !

La Grande Traversée des Alpes

Lost in translation

GR 5 arrivée à saint gingolf sur le cgn vevey
A bord du Vevey, Saint Gingolf au fond

Je débarque du Vevey en posant une question saugrenue au contrôleur: y a t il plusieurs arrêts à Saint Gingolf? D’un coup, réalisant que j’allais débarquer en Suisse et non en France, je me suis demandé si je ne me trompais pas d’arrêt. L’expression surprise mêlée d’un rien de condescendance de l’homme me donna la réponse avant ses mots. Saint Gingolf est un patelin frontière, à cheval entre deux pays. Je suis passé en France sans m’en rendre compte.

Passage symbolique

départ GR 5 saint gingolf
Plus que 620km!

Arrivé à la borne de départ de la partie alpine du GR5, je ressens beaucoup de joie. Je viens de revenir en France et c’est une douce sensation que de se sentir chez moi (même si les prix haut-savoyards m’ont laissé croire que j’étais encore en Suisse). Et puis j’ai rêvé de faire ce sentier: en fait, je l’avais déjà fait plusieurs fois avec les yeux, voyageant sur le chemin grâce à des vidéos postées sur Youtube. Les alpes semblaient si belles, je voulais les voir et surtout les ressentir. La Grande Traversée des Alpes ouvrait le chapitre final de ma via alpina. Dernière ligne droite, enfin plus ou moins droite: un rappel pour savourer pleinement ce qui allait se présenter.

Deuxième jour de marche aujourd’hui

Novel GR 5
Rappel des consignes à Novel

Il est presque 16h lorsque je m’élance vers les Chalets de Bise, pour ma découverte du chablais. C’est ma deuxième journée de marche dans cette journée de 24h, après avoir grimpé puis redescendu les rochers de Naye, ultime tronçon de la via alpina Suisse. 16h, c’est la meilleure heure pour marcher, il ne fait pas trop chaud, les lumières s’embellissent, la foule est sous la douche ou dans les bars.

montée au col de bise

Les panneaux indicateurs fantaisistes attestent que je ne suis plus en Suisse: ma destination est indiquée à 2h55, puis plus tard à 3h15, et un peu plus loin à 2h40. Les Suisses sont beaucoup plus à cheval sur les temps de marche. Heureusement, je ne tiens pas au moral, mais ça a dû faire mal à plus d’un randonneur déjà éprouvé par la montée.

Les locaux

chalets de neuteu grande traversée des alpes
Derniers regards sur le Léman

Vers 19h, me voilà au col de Bise. Je me retourne, pour saluer le Léman qui a illuminé ma journée. Il me répond d’un placide regard bleu. Les ombres s’allongent, les montagnes se dessinent les unes sur les autres. D’autres ombres s’animent, esquissent des contours vivants et familiers: sur les crêtes, des bouquetins. Une femelle s’approche de moi, je la soupçonne de vouloir être prise en photo et je ne vais pas la contrarier.

col de bise grande traversée des alpes

Plus bas, aux Chalets de Bise, je reprends contact avec la France et l’atterrissage n’est pas si agréable. Les restaurants sont bondés, témoignant d’une saison touristique bien remplie. Cela contraste avec la quiétude que j’ai trouvée en altitude jusqu’à présent: les montagnes d’Italie, d’Autriche et de Suisse ont été moins fréquentées qu’à l’accoutumée. Et puis les gens ne sont pas agréables, ils sont froids, certains semblent de mauvaise humeur. Peut être la rançon d’une saison trop bien réussie qui en a épuisé plus d’un. L’atmosphère est différente de la Suisse. Je sens de la lourdeur, de la négativité. C’est étrange comme ces énergies peuvent être différentes d’un pays à l’autre: rugosité en Autriche, douceur en Suisse, négativité en France.

bouquetin col de bise

Parmi tous les pays que j’ai traversés, la France est celui qui est le plus restrictif sur le plan sanitaire. J’ai vécu ma vie d’avant jusqu’à la frontière (à l’exception des magasins du canton de Vaud). Heureusement, la sinistrose se dissout dans les espaces sauvages, qui échappent encore au covid 19.

chalets de bise GR 5
Descente vers les chalets de Bise

Barbecue

Le vent de sud souffle encore sur la France. A croire qu’il attendait mon retour, lui qui fut du comité d’accueil lors de mon passage éclair à Toulouse au milieu des Dolomites. Ce vent n’est pas mon ami: il me dessèche et s’acoquine avec le soleil pour me faire brûler. Je suis proche de la défaillance en ce second jour en France. Poursuivi par une chaleur implacable, je me réfugie dans une chope de bière, à l’ombre d’une terrasse, avant de fuir en Suisse où le GR5 fait une brève incursion.

les dents du midi grande traversée des Alpes
Les dents du Midi

Cherchant un endroit où bivouaquer, je demande à un restaurateur d’altitude de la station de Champéry où je peux poser ma tente. Il me répond que moyennant 2€ je peux la poser sur son terrain et accéder à une douche chaude. La Suisse me fait encore un cadeau surprise avant de gratifier d’un beau coucher de soleil sur les Dents du midi.

dents blanches grande traversée des alpes
Coucher de soleil sur les Dents Blanches

Un des plus beaux coins des Alpes

les portes du soleil champéry GR 5

Je poursuis ma traversée sous un ciel enfin encombré. Le vent de sud et le soleil ont été chassés par une perturbation très altruiste: elle a cessé l’arrosage vers 9h du matin, m’évitant de marcher sous la pluie. Apparemment elle se sent assez bien ici puisqu’il me faut attendre le lendemain pour qu’elle daigne s’ouvrir au ciel bleu. Timing parfait car me voilà au merveilleux lac d’Anterne, niché aux pieds des Fiz, un gros paquebot de calcaire fièrement dressé vers le ciel.

lac d'anterne Grande traversée des Alpes
Lac d’Anterne

Cet endroit fait le bonheur de mon appareil photo qui extraira quelques pépites éblouissantes (à mes yeux du moins). Pendant ma préparation de la via alpina,j’avais mis ce lac tout en haut dans ma liste « à ne pas rater ». Il trouvait sa place parmi les plus beaux paysages du voyage, que seul l’œil peut raconter, au-delà des frontières des mots.

rocher des Fiz
Rocher des Fiz

Bonjour votre majesté

balcon du mont blanc TMB GR 5
Le Mont Blanc

Les Alpes n’étant pas avares en petites (voire très grandes) merveilles, ce qui m’attendait après le lac n’était rien d’autre que le massif du Mont Blanc. Il fallait bien ça pour que la suite ne soit pas fade. Du col d’Anterne, le GR5 file vers le Brévent où la vue est aujourd’hui imprenable…sur les nuages. Le Mont Blanc se fait désirer et sait maintenir les randonneurs en haleine. Il faut dire qu’en ce dimanche et sur le tour du Mont Blanc, la foule est venue en nombre admirer le père des grands glaciers.

Mont Blanc depuis la crête du Brévent

Aujourd’hui, le Mont Blanc est beau joueur et veut se montrer. Les nuages s’exécutent et un immense belvédère s’ouvre devant moi. Je suis plein de gratitude pour tous ces cadeaux de la vie: la pluie qui m’évite, l’accueil reçu sur le chemin, les paysages qui s’ouvrent sous mes pas mais aussi les nuages qui me protègent du soleil, le soleil qui me réchauffe, le vent qui me refroidit. La vie est pleine d’instants de grâce.

Les joies de l’aube

aiguille du midi col de la Voza
Lever de soleil sur l’Aiguille du Midi

J’en vivrai d’autres au bivouac, près de l’arrêt Bellevue du tramway du Mont Blanc. Le GR5 fait de son mieux pour éviter les routes et les stations de ski, mais en Savoie et en Haute Savoie, il a fort à faire. Les stations envahissent les pentes et il est parfois inévitable de fréquenter les espaces mécanisés et bétonnés. C’est le cas ce soir, alors que j’ai blotti ma tente contre un hôtel désaffecté pour me protéger d’un vent insistant. Espérant un coucher de soleil d’anthologie, je suis un peu déçu, les nuages s’arrogeant le droit de disposer quasi exclusivement du ciel. Je veux croire que le soleil eut vent de ma déception, car le lendemain matin il m’éblouit des splendeurs incomparables de l’aube.

col du tricot variante GR 5
Montée au col du Tricot

Arrivé aux Contamines Montjoie par l’indispensable variante du col du Tricot, je posais mon sac pour quelques jours. Le temps était venu de retourner au travail pour une semaine.

Vacances au travail

parc national de la Vanoise

Ce n’est forcément une bonne chose que de partir « se reposer » une semaine au travail. Le corps perd vite le rythme de la marche et le train train quotidien ne favorise pas la détente et la récupération. Je reviens donc aux Contamines bien entamé par cette fatigue, bien consolidée par une longue journée de transports en commun. Me revoilà sur le GR5 vers 17h, en direction du col du Bonhomme, sous les nuages, souvenirs d’une récente dépression météo. J’ai encore eu de la chance. Pendant ma pause laborieuse, une nouvelle perturbation avait intensément déversé eau et neige sur les Alpes. De mon côté, j’étais confortablement installé au sec chez moi. J’avais encore évité le gros temps. Jusqu’à quand?

Au col du Bonhomme, la nuit m’accueille avec son ami du moment, le froid vif. Je vais me geler toute la nuit et ma tente, couverte de givre au matin, joue la solidarité avec moi. Derrière moi, je laisse la Haute Savoie et les prix suisses, pour de bon cette fois: la part de tarte aux myrtilles à 8€ des Contamines est indigeste avant même de l’avoir mangée.

Comité d’accueil

crête des gittes gr 5 beaufortain
Crête des Gittes

A peine arrivé, la Savoie me sort le grand jeu: la très belle crête des Gittes, le lac de Roselend, la Pierra Menta. Le Mont Blanc me regarde partir vers le sud, comme si il me disait « Au revoir ». Au loin, les Aravis me font de l’oeil, J’irai les voir un jour. Je suis dans le Beaufortain, une enclave de douceur où les verts alpages sont rois. Passage éclair dans cette belle région car à midi me voilà au col du Bresson, frontalier avec la Tarentaise.

mont blanc depuis la crête des gittes gr 5
Mont Blanc, encore

La descente vers le fond de la vallée est interminable, quoique de toute beauté et vierge de station de ski. Je me suis rajouté un défi: aller à Bourg Saint Maurice acheter du Beaufort à la coopérative et, pour cela, prendre le dernier train afin d’éviter le stop. Bien entendu, j’en viens à manquer de temps, à rater le chemin et donc à finir en courant. Mais cette fois sans stress et sans forcer, prenant le tout comme un jeu. Je m’offre le luxe d’arriver à la gare en avance. Et je ne regrette pas mon détour: le Beaufort d’été de la coopérative est le meilleur fromage de l’ensemble de ma traversée (ex aequo avec le Gruyère suisse).

gr 5 landry
A Landry, fondue obligatoire!

Vanoise, terre sauvage encerclée par les stations

lac de la plagne GR 5 Vanoise
Lac de la Plagne

La remontée depuis la Tarentaise vers le col du Palet est sur le podium de l’interminabilité. Elle donne un avant goût de ce qu’est l’éternité. 2000m de dénivelé sur 22km. Je passe les portes de la Vanoise avec ses immenses glaciers qui s’étalent sur les montagnes. Bref passage car il faut redescendre sur Tignes, la sauvage, la naturelle, la préservée, la belle. En ce début du mois de septembre, la désertion des touristes se conjugue avec la laideur de la station. Elle l’enveloppe d’un air de ville fantôme, consacrant l’échec des humains ici.

plan de la Grassaz parc national de la Vanoise

La Vanoise est cernée de toutes parts par les stations de ski: Tignes, Val d’Isère, Aussois, Orelle, Les Arcs, La Plagne, Pralognan, Val Thorens. La nature étouffe sous la pression des stations et ce phénomène est vraiment marqué en Savoie. Le parc a mis en place des règles strictes: le bivouac n’est possible qu’à proximité de certains refuges, auprès desquels il faut s’acquitter de 5€. Les gardiens les plus généreux laissent les campeurs profiter des installations du refuge pour cette modique somme. A la Leisse où j’arrive assez tardivement, je peux manger au chaud et ça fait du bien après cette longue journée de 37km et 2700m de D+.

Timing pas si parfait

col de la Vanoise
Col de la Vanoise

J’ai donné rendez-vous à Gaëlle, une amie voyageuse, dans 2 jours à Modane. Il fallait bien caler une date et le découpage des étapes a été un peu optimiste. Me voilà donc amené à enchaîner des journées conséquentes pour être à l’heure au rendez-vous. Je crois qu’une partie de moi aime ces journées denses où l’on marche du lever au coucher du soleil: l’équilibre entre la fatigue et les cadeaux reçus au cours de la marche fluctue sans cesse. Parfois, sans raison, la fatigue envahit le corps soudainement et le vide d’énergie. D’autres jours, elle se fait discrète, me réclamant timidement un peu d’attention au moment du coucher, éclipsée par toute la beauté qui m’a nourri durant la journée. Comme un enfant turbulent, la fatigue est imprévisible.

lac des vaches Vanoise Via Alpina
Lac des vaches

Elle m’accompagne alors que je traverse la Vanoise en direction du refuge d’Aussois. C’est samedi, le col de la Vanoise et le lac des vaches sous le soleil attirent les foules. Même le tour du Mont Blanc n’a pas fait mieux. D’un pas rapide, je fuis la foule et après quelques heures, je refais le plein d’énergie sous la douche chaude du refuge.

La Savoie, un peu naturelle mais pas trop

Col de la Masse, 2922m. Parti le premier sur ce chemin, j’ai l’exclusivité des bouquetins qui se dessinent en ombre chinoise sur les nuages. Je goûte un instant de tranquille solitude sur le chemin. Au revoir la Vanoise.

col de la masse via alpina GR 5

La Savoie s’achève avec le massif du Thabor. Encore un must de cette via alpina, que je retrouve avec Gaëlle à Modane. Les ultimes souvenirs savoyards sont à l’image du département: une ville industrieuse, une station de ski, des alpages traversés par des pistes où l’on trait les vaches. Ce département qui avait joué la carte de la séduction à mon arrivée semble aujourd’hui totalement se désintéresser de mon enchantement.

col de la vallée étroite GR 5
Randonneurs au col de la vallée étroite

L’Italie française

cime de planette et roche bernaude
Petite balade au dessus du col de la vallée étroite

Peut être pour que l’émerveillement des Hautes Alpes soit encore plus intense? A l’approche du col de la vallée étroite, la frontière entre les Alpes du nord et les Alpes du sud, les paysages prennent une tournure familière. Ils me propulsent des centaines de kilomètres en arrière, en Italie, dans les Dolomites. D’ailleurs, même si administrativement le versant sud du col de la vallée étroite appartient à la France, tout y est italien: la langue, les refuges, les gens, les montagnes, même les numéros de téléphone. Cette enclave a été rattachée à l’hexagone après la victoire de 1945 mais à part une route qui n’est ouverte qu’en été les liens avec la France sont très virtuels.

vallée étroite via alpina stage R 125
La vallée étroite

La vallée étroite s’arroge une place de choix dans les plus beaux coins des Alpes. Son versant oriental, bordé de sommet à 3000m, fait des clins d’oeil très appuyés aux Dolomites et n’a rien à leur envier. A l’ouest, le Grand Séru fait un écho retentissant à ces magnifiques sommets. Et bien sûr, tout cela sous l’oeil magistral du Mont Thabor, aux débonnaires flancs ocres.

I Re Magi

granges de la vallée étroite GR 5 Via Alpina
Granges de la vallée étroite

Avec Gaëlle, nous envisagions d’y faire une visite mais l’heure tardive fut dissuasive. Nous n’avions pas traîné pourtant. Gaëlle, en bonne haute savoyarde qui aime la montagne, suivait mon rythme sans trop peiner. Nous n’avions pas trop senti les 1500m de D+ depuis Modane, d’autant que nous étions occupés à discuter de nos voyages réciproques. Gaëlle était allée le mois d’avant pédaler seule en Roumanie, à la rencontre (fortuite) des ours.

refuge I Re Magi Via Alpina stage R125

Renonçant au sommet mais en pleine forme, nous en profitons pour faire un petit tour dans le secteur du col avant de descendre vers le fameux refuge I Re Magi aux granges de la vallée étroite. L’ambiance y est totalement transalpine et le français se voit relégué au statut de LV2. La nourriture, pantagruélique, contribue largement à la célébrité du lieu. La plupart des convives n’arrivent pas à écouler leur plat de polenta au fromage. A notre table, ce n’est pas le cas et je les aiderai à rendre les plats vides. Apparemment, tout le monde n’enchaîne pas les journées à plus de 2000m de D+ pendant des semaines.

Les GR 5

vallée du cristol GR 5 C
Gaëlle dans la vallée du Cristol

De l’autre côté de la vallée étroite, le GR5 se divise: à l’est le sentier classique qui part vers Montgenèvre, à l’ouest le GR5 C qui file directement sur Briançon. Il y a même le GR5 B qui depuis le col des Thures reste en altitude pour rejoindre le chemin de Montgenèvre. Nous prenons la voie occidentale. Je dois en effet me ravitailler à Névache, autre lieu majeur de pèlerinage culinaire: la boulangerie du Cristol propose parmi les meilleurs pains, gâteaux et viennoiseries des Alpes. Hélas, elle est fermée en ce lundi et je n’aurai droit qu’au pain réservé la veille et laissé au restaurant voisin.

lac du cristol

Je suis ravi de retrouver les lumières si particulières des Alpes du sud. Les mélèzes sont maintenant rois des forêts et participent joyeusement à cette nouvelle atmosphère, baignés dans un ciel plus sec au bleu intense.

mélèzes GR 5C

Au revoir Gaëlle !

GR 5C variante par les crêtes
Crêtes de la Gardiole, GR 5C

De l’autre côté de la porte du Cristol, la descente vers Briançon est tout en kilomètres. Cela laisse le temps d’apprécier les sommets des Ecrins, tout proches et les belles crêtes alentour. Mais à force de lenteur, le chemin vient à nous retarder: Gaëlle doit prendre son covoiturage à 18h et nous devons finir en trottinant. De mon côté, je dois réparer mes bâtons qui viennent tous les deux de perdre leur pointe.

col de granon GR 5C
Gaëlle marche vers le col du Granon

Briançon. Au revoir Gaëlle et merci pour ta belle présence qui a éclairé mon chemin! Mes bâtons réparés, je peux m’adonner à mon sport favori: improviser. Je pouvais reprendre la via alpina en direction des Ecrins, suivre le GR5 en direction du Queyras ou bien faire quelque chose d’inédit. Largement en avance sur mon programme, j’opte pour cette dernière option et lève mon pouce dans Briançon. Me voilà en route vers le passé, la vallée de la Clarée.

GR 5 vallée de Briançon
Vallée de Briançon

Retour en arrière

J’ai beaucoup aimé cet endroit et j’ai envie de faire la partie du GR5 qui va à Montgenèvre. Elle a l’air magnifique. Et puis, je dois l’avouer, j’ai aussi envie de visiter la boulangerie du Cristol…

col de la lauze GR 5
Col de la Lauze GR 5

Le sac rempli de pain et l’estomac chargé de viennoiseries, me voilà en route vers le Queyras, surveillé par les ruines de la dernière guerre mondiale qui parsèment ce carrefour stratégique qu’est le briançonnais. Le sentier est d’une provisoire mais mémorable beauté sauvage, avant de s’enfoncer dans la station de Montgenèvre. Les tentatives du calcaire pour aller toucher le ciel, même si elles sont restées vaines, ont laissé de merveilleux souvenirs dans la montagne.

col des 3 frères mineurs
Col des 3 frères mineurs

Variante maison

col du gondran
Col du Gondran, GR 5 « maison »

De Montgenèvre, je quitte le GR5 pour aller vers la vallée de Cervières et rejoindre le GR 58 qui fait le tour du Queyras. A la lecture de la carte j’avais été appelé par ce lieu reculé, cul de sac qui fleurait bon l’authenticité et les vallons préservés. Les paysages sont immenses, m’emportant vers des cieux inconnus: peut être qu’en Mongolie ou au Tibet pourrais-je trouver une nature comparable? Mes yeux ne connaissent pas cette géologie et je retrouve l’émerveillement de l’enfant, tout surpris et joyeux comme à l’ouverture des cadeaux de Noël. J’ai beaucoup voyagé et cette évidence me revient avec force: pas besoin d’aller loin pour avoir des étoiles dans le regard. Ici, la montagne n’a rien à envier à l’ouest américain, bien au contraire. Tout au plus, nous pourrions regretter l’absence de « wilderness », ces espaces où la nature sauvage est reine en son domaine.

grande traversée des alpes à pieds vallée de cervières
Vallée de Cervières et hameau de la Chau

Sur le tour du Queyras

Le GR 58 est un itinéraire fréquenté, et pour de bonnes raisons. Le refuge des Fonts de Cervière est bien rempli. J’imagine qu’au coeur de l’été la surpopulation devait être dissuasive, mais à la mi septembre humains et montagnes semblaient avoir trouvé un certain équilibre ici.

pic de rochebrune
Pic de Rochebrune

Aux pieds du pic de Rochebrune, le col de Péas est un passage spectaculaire. C’est la porte d’entrée sur le Queyras, dévoilant une succession de crêtes à l’infini. Me voilà à une frontière climatique: les nuages ont envahi le sud et, au loin, la pluie fait son oeuvre. Le vent de sud, mon meilleur ami, qui souffle depuis plusieurs jours, a fini par apporter son inévitable lot de nébulosité humide.

col de Péas GR 58
Col de Péas, GR 58

Ravitaillement d’urgence

A Château Queyras, je me retrouve une nouvelle fois à courir. Les ravitaillements commencent à être problématiques à mesure que je descends vers le sud. Tous les magasins étaient fermés à Montgenèvre, celui de Ceillac où je me rends ce soir sera fermé aussi et le prochain se trouve à Saint Etienne de Tinée dans les Alpes Maritimes. Je ne peux donc rater mon arrêt au supermarché local, qui est sur le point de baisser le rideau pour la pause midi.

château queyras GR 58
Château Queyras

Je suis sûrement un peu trop critique avec le vent de sud. Il n’a pas que des désagréments. Son imprévisibilité réserve de belles surprises: après les nuages, le soleil arrive au cours de cette journée promise aux intempéries. Le vent de sud tente une réconciliation.

col des estronques col fromage GR 5
Poste d’observation entre le col Fromage et le col de Bramousse

Les merveilles des Alpes du sud

Ceillac est mon ultime étape dans les Hautes Alpes. Encore un lieu coup de coeur. Issu d’une longue tradition agricole, ce joli village est blotti aux pieds d’une somptueuse cathédrale minérale, le massif de la Font Sancte. On y entre par le lac Miroir, bénitier aux reflets initiant à une divine béatitude. Arrivé à 19h, je n’ai pas vraiment le temps de profiter de Ceillac mais son authenticité me plait et je prévois d’y revenir bientôt.

lac miroir GR 5 queyras
Lac Miroir

10 septembre. Ceux qui se rappellent bien de ce que j’ai écrit lors de ma traversée de l’Autriche connaissent les prévisions météo du jour. Pourtant, sous le soleil matinal, je veux croire à une belle journée. J’ai même besoin d’une belle journée. Mon itinéraire passe par un énième massif incontournable de la traversée que je ne veux pas rater: le Chambeyron. Encore une montagne à part, avec son identité bien à elle, ses formes typiques, ses couleur magiques, ses lacs improbables. Le caviar du randonneur. Fin gourmet des cîmes, je pleure d’avance de laisser ce massif dans les nuages.

pic de la Font Sancte GR 5 queyras
Massif de la Font Sancte GR 5

Fin de la sécheresse

via alpina queyras
Le massif du Queyras vu du col Girardin

Maljasset, le ciel est déjà bien voilé. Je poursuis vers le lac Marinet. Dans la montée, je sens que mon sort est scellé: les nuages auront ma peau, couverte de gouttes de pluie. Massés derrière la frontière italienne, ils m’attendent avec impatience. Il me faut prendre une décision. Protégé dans une cabane au bord du lac, je déjeune au crépitement d’une première averse sur le toit. Des orages sont prévus. Devant moi, 4 cols, 2 à plus de 2700m d’altitude, 2 à plus de 2900m. Je ne descendrai pas en dessous de 2600m. Le terrain est exposé et il n’y a qu’un abri sur le parcours, assez éloigné. S’il y a bien un endroit où il faut éviter l’orage c’est là.

GR 5 Ubaye
Vallée de l’Ubaye GR 5

Baromètre intérieur

Je prends le poul de la montagne et de mon intuition. Après des semaines de marche, mon ressenti s’affine et je peux me fier à mon intuition. Une symbiose se crée peut être avec l’environnement et très instinctivement il est possible de percevoir le niveau de danger auquel on s’expose.

lac Marinet tour du chambeyron
Lac Marinet GRP tour du chambeyron

Cela peut sembler un blasphème au pays de Descartes et dans une société du risque 0 où tout se calcule, se mesure à l’aune de notre mental tout puissant. Je n’aime pas fonctionner comme ça. D’ailleurs, apaisé par les kilomètres, le mental et les fonctions intellectuelles retrouvent une place plus adaptée. Je me suis déjà appuyé sur mon intuition par le passé en pareilles circonstances. Elle ne m’a jamais trompé. Elle le fera peut être un jour car s’écouter n’est pas une science exacte. Aujourd’hui, mon intuition donne son feu vert pour que je passe les 4 cols jusqu’au refuge du Chambeyron. Je me lance: j’aurais pu attendre demain mais la météo est annoncée plus mauvaise encore.

Haute route dans les nuages

Lago di vallonasso di stroppia
Lago di vallonasso di stroppia

Plongé dans les nuages, arrosé par des averses, je suis bien content d’avoir mon gps sur ces sentiers incertains au balisage erratique. Je rattrape bientôt un groupe de 4 français qui vont aussi au refuge, étonnement de ne pas être seul en montagne avec un temps pareil. Lorsque les nuages prennent une pause, je m’efforce de ne pas regarder le paysage: après ma traversée, je compte bien revenir ici sous le soleil pour en profiter pleinement et je voudrais que ce soit une découverte totale. Parfois je peux être un peu radical…Malgré toute ma bonne volonté, je ne peux rater le lac Vallonasso Di Stroppia d’un bleu tel que l’on peut être propulsé dans les Cyclades au premier regard.

lac premier et refuge de chambeyron
Lac premier et refuge de chambeyron

La nuit au refuge de Chambeyron n’a pas été très reposante: nous étions 2 dans le dortoir et celui avec qui je partageais mon sommeil était un ronfleur talentueux. Il y a toujours quelqu’un qui ronfle dans un dortoir, c’est une tradition. A Larche, prochain arrêt, je ferai étape au gîte, renommé pour la qualité de son accueil et de son couvert. Mais je dormirai dans ma tente: personne n’y ronfle, mon repos sera meilleur. Equipé d’un matelas léger et grand confort, j’ai découvert un sommeil très réparateur pendant ma traversée. J’en suis venu à préférer ma tente aux hébergements couverts, même en chambre individuelle.

La pluie fait son baroud d’honneur

vallon de plate lombarde

Le mauvais temps est de bonne humeur. Il laisse même poindre de jolis pans de ciel bleu. D’une mansuétude inespérée, il me laisse même au sec jusqu’à la descente sur Larche, avant un sobre arrosage: par souci d’équité pour les autres randonneurs, il fallait bien que je reçoive encore un peu de pluie, pour la quatrième et dernière fois de ma traversée.

baraquements de Viraysse

Après les mois passés au soleil de l’été, les hautes terres avaient aussi bronzé, à leur manière. La montagne semblait avoir attendu la pluie depuis longtemps. Ses flancs desséchés criaient leur soif, l’herbe brûlait en ocres flamboyants comme une offrande au ciel pour qu’il veuille bien l’abreuver. Aujourd’hui, je verrai les nuages exaucer la prière de la montagne.

La fin n’est qu’une continuation

Mercantour, Alpes Maritimes: ultimes frontières de ma traversée. Quittant Larche sous le soleil retrouvé, j’entame ma descente vers la mer. Il ne me reste que 4 jours de marche avant Nice. Pour toute plate qu’elle soit au bord de la mer, la fin du GR 5 est un abîme vertigineux. Pas déjà. Je ne peux me résoudre à poser mes chaussures alors que du temps m’est donné. J’ai besoin d’un sas, d’un atterrissage en douceur, de maîtriser un peu cette fin, en arrêtant la marche non pas du fait des contraintes naturelles (la mer), mais parce que je sentirai que le moment est venu. Nice ne sera pas la fin. Nice sera une étape, le portail vers une nouvelle continuation qu’il me reste à imaginer.

pas de la cavale via alpina stage D53
Au pas de la Cavale

Après le lac du Lauzanier et le Pas de la Cavale, je quitte le GR en direction du Pas de Morgon et prends une alternative et plus que valable vers les très beaux et encore méconnus lacs de Vens. Miroirs naturels, ils se prêtent à d’éblouissantes réflexions dont mon appareil photo garde des souvenirs émus.

lac et refuge de Vens grande traversée des Alpes
Lac de vens GR 5 variante
Les lacs de Vens

L’instant présent

Le lendemain, au départ de Saint Etienne de Tinée, je sais que je passe ma dernière journée au dessus de 2000m d’altitude. Je commence à regarder en arrière. L’ampleur de ma traversée m’est présentée. Ces millions d’instants présents qui se sont succédés. J’ai vécu tout cela intensément. J’ai cherché à vivre le moment tel qu’il se présentait à moi. Je n’ai pas toujours réussi, mais je perçois que cette présence m’a accompagnée sur l’essentiel du chemin. Je le sais parce que je ressens beaucoup de joie. La joie c’est le contentement de l’instant présent. Je suis heureux ici dans les montagnes, à marcher tous les jours. Quel cadeau immense que de pouvoir l’espace de quelques semaines vivre en parfaite harmonie avec soi même, dans la nature!

refuge du thabor

La journée s’écoule comme les précédentes, un pas après l’autre, sous le soleil, dans un décor aride où la végétation s’est colorée des rayons du soleil. Auron, Roya, Col de la Crouzette: ces lieux rappellent des souvenirs d’une traversée effectuée 13 ans plus tôt avec un soleil beaucoup plus absent. Aujourd’hui la montagne s’est dénudée de la nébulosité et je vais en garder de belles images.

baisse du Déman GR 5 Via Alpina stage D56
Baisse du Déman GR 5 Mercantour

Mauvaise expérience au refuge de Longon

Le soir, avec un randonneur rencontré sur le chemin, nous tentons un bivouac au refuge de Longon, prêts à consommer sur place. Nous nous faisons refouler, sans surprise. J’avais déjà tenté d’organiser mon bivouac au refuge par téléphone mais j’avais été éconduit pour d’obscurs motifs. Peut être qu’en se présentant directement on obtiendra davantage de souplesse.

Les portes de Longon GR 5
Coucher de soleil sur les Portes de Longon

On nous explique que c’est à cause du taureau qui tolère mal les campeurs; pourtant le refuge dispose d’un enclos où nous pouvons camper protégé des bêtes. Mais non. On nous invite à marcher 1h de plus alors qu’il est 19h. Visiblement, les campeurs ne sont pas les bienvenus ici. Les végétariens non plus, le refuge ne fait pas de menus adaptés. La tome de vache est à 25€ le kg, au même prix que du vieux Beaufort d’été. La bière 1664 à 5€ achève de me pousser dehors. Une bière locale à ce prix là oui, mais une bière industrielle…

Je peux comprendre que ces producteurs aient besoin de vivre décemment et je serais heureux d’y contribuer. Mais il me semble qu’ici ils sont victimes de leur succès et pratiquent des tarifs dignes de la Suisse, voire supérieurs. Je ne cautionne pas. Nous passons notre chemin, un accueil bien meilleur nous sera réservé plus bas.

entre longon et rougios GR 5
Scorpion entre Longon et Rougios

Nasdrovia !

A la nuit tombée, nous arrivons sur Rougios, un hameau perdu au bout d’une piste forestière. A la recherche d’eau, nous allons demander à une cabane où brille de la lumière. La communication n’est pas évidente au départ: ce sont des russes! Le propriétaire a eu un AVC et ne parle plus, mis à part un oui qui induit vite en erreur. Un couple d’amis est présent et fait la traduction. Dans le chalet très bien rénové, nous pouvons remplir nos réserves d’eau et aussi nos estomacs. Nos hôtes russes nous offrent des blinis et un alcool inconnu qui a des propriétés incendiaires à l’intérieur du corps…Merci pour ce moment de partage simple et joyeux! Encore une belle surprise, d’autant plus douce que nous avions fini à la nuit après une expérience pas très agréable au refuge de Longon.

Rougios GR 5
Apéro improvisé

Mes amis les arbres

Valdeblore, carrefour entre le GR 5 qui descend vers Nice et le GR 52 qui fait un détour plus montagnard vers Menton. Je l’ai parcouru en 2007 et il m’a laissé un souvenir très granitique. Je ne ferai pas d’infidélité au calcaire. Il me reste plus de 20km avant Utelle où j’espère pouvoir dormir. On verra si mes jambes acceptent de me porter si loin: ce sera l’étape la plus longue de la traversée avec près de 50km.

Valdeblore GR 5
Le GR 5 au dessus de Saint Dalmas Valdeblore

Les arbres sont devenus mes amis sur le chemin. Ils ne m’accompagnent jamais mais se relaient pour m’encourager. J’aime leur présence tranquille. Parfois, ils parlent à mon coeur, d’autres fois ils rayonnent leur paix. Dans l’après-midi, la fatigue me gagne, l’énergie s’enfuit. Utelle semble tellement loin. Je me ressource auprès d’un arbre, comme souvent. Il y en a plein mais mon intuition m’oriente immédiatement vers un arbre. Je l’enlace et lui demande de l’aide pour me ressourcer. Une connexion s’opère. Je sens une onde me parcourir tout mon corps à 2 ou 3 cm au-dessus de la peau. Je remercie l’arbre. Mon énergie rayonne à nouveau, comme par magie. encore un coup de pouce de la nature.

Le cadeau du soleil

brec d'Utelle
Les falaises du Brec d’Utelle

Arrivé au Brec d’Utelle, je m’offre le luxe d’un coucher de soleil sur les crêtes. Non, ce n’est pas moi qui me l’offre. C’est cette nature généreuse, qui donne sans attendre, qui est belle sans artifice, qui dispense les plaisirs les plus simples mais ô combien essentiels pour être heureux et se relier à soi-même. La lumière du soleil couchant, le souffle du vent sur le visage, le crépitement de l’eau sur la capuche, le froid qui saisit les doigts. Je ressens tout cela, je suis vivant, très vivant, la nature donne la vie.

GR 5 Brec d'Utelle
Coucher de soleil sur le GR 5

Arrivé après 20h à Utelle, je vais avoir du mal à trouver un bon coin de bivouac dans le village. J’appelle le numéro du gîte municipal, sans espoir. Surprise, on répond et on répond positivement: la galère attendra.

Finir et recommencer

Utelle GR 5
La philosophie de la randonnée

Je pars tôt et fait un clin d’oeil au soleil qui se lève au fond des montagnes. Pendant que je dormais, il a fait le tour de la terre. Quel infatigable travailleur! Aujourd’hui il est en forme, beaucoup trop d’ailleurs. Je brûle et ne savoure pas cette ultime étape. Dans mon coeur, j’ai déjà fini, arriver à la mer ne changera rien. L’essentiel du voyage a été vécu: entrer à Nice n’est qu’un instant parmi tous les autres. Je suis riche de tous ces instants et pas de l’ultime. La dernière goutte d’eau pour remplir une bouteille n’est pas plus importante que toutes les autres gouttes d’eau dans cette bouteille.

GR 5 Nice
Nice, le GR 5 se finit à la mer

Et le voyage continue. Je ne peux rester à Nice dans cette ambiance urbaine surchauffée. Je n’ai rien à faire au bord de la mer. 1h30 après mon arrivée, me voici dans un train pour Dignes avec pour destination la Maurienne où je recommencerai une descente vers le sud pour célébrer à nouveau les paysages qui m’ont le plus marqué. Thabor, Cerces, Queyras, Ubaye, j’arrive!

Conclusion de ma grande traversée des Alpes

La beauté des Alpes françaises

54 jours de marche. La plus longue randonnée de ma vie d’achève tranquillement alors que je remonte dans la Vanoise pour achever en douceur ma traversée. La partie française fut d’une beauté inattendue. Après les splendeurs de la Suisse et des Dolomites, je pensais que les plus belles parties de la traversée étaient derrière moi. Je me trompais. Le lac d’Anterne fut le premier démenti. Puis d’autres arrivèrent. Ensuite je mis les pieds dans les Alpes du sud et ce ne fut plus un lieu dans les montagnes qui retint mon attention mais une continuité d’instants émerveillés, du massif du Thabor à l’Ubaye. Sur ces terres, nous n’avons rien à envier aux autres pays d’Europe ou bien encore aux Etats Unis, si ce n’est le caractère essentiellement sauvage des montagnes américaines.

Voyages intérieurs

Le voyage à travers l’Europe m’avait transformé sans que je m’en rende compte. Il m’a fallu attendre le retour dans ma vie d’avant pour réaliser l’ampleur du changement. J’avais vécu en harmonie avec la nature, avec les éléments, avec moi-même. Je m’étais aligné avec une nouvelle version de mon être et des changements allaient se profiler. Partir aussi longtemps laisse des traces, d’autant que le défi sportif n’était pas ma préoccupation première : je voulais davantage me rapprocher d’une vérité intérieure, d’une authenticité, d’une libération du quotidien qui parfois nous coupe de notre véritable nature. Je voulais voir et ressentir la beauté de la vie, dans la nature et en moi. J’ai reçu énormément pendant cette randonnée, à tous les points de vue. Je suis revenu plus riche, plus aimant et plus relié à la vie m’entoure.

Le voyage suivant devait m’amener à intégrer tout cela dans ma vie. Celui-là était immobile. Une tout autre aventure allait commencer, encore plus intime et intérieure : un burn out, un trou noir, un nettoyage en profondeur puis une renaissance. La montagne m’avait transformé à un point que je ne soupçonnais pas.

Matériel utilisé sur ma grande traversée des Alpes

Voici dans cet article l’équipement et matériel utilisé pour réaliser la grande traversée des Alpes françaises sur le GR 5 :

Vous pourriez aussi aimer

Laisser un commentaire